Les régions polaires : les témoins de l’avenir
Mission dans l’Antarctique : exploration des grandes profondeurs polaires
Samedi 19 mars 2005, 12h40. Le « Polarstern » est prisonnier des glaces depuis plusieurs heures. Après avoir traversé la glace dans tous ses états de formation, le brise-glace de recherche allemand progresse lentement, à coups de boutoir, dans un pack de deux mètres d’épaisseur, qui ne veut pas céder.
Les missions ANDEEP III et WECCON ont embarqué le 22 janvier de Cape Town, en Afrique du Sud, pour une expédition de 3 mois. Objectifs : explorer la biodiversité des grandes profondeurs de l’océan Antarctique, le moins connu du globe, et étudier en détail les masses d’eau et les courants marins de cette région. Des prélèvements de faune et de sédiments des grands fonds sont effectués afin de mener à bien la mission « biodiversité ». Chaluts, carottiers, nasses, sondes, sont envoyés par le fond à des profondeurs extrêmes, et soumis à des pressions intenses. En outre, des systèmes sophistiqués de sonar (Hydrosweep et Parasound) permettent d’établir, à des kilomètres de distance, des cartes des fonds et le profil des sédiments d’une grande précision.
Dans le cadre du programme Antarctique fédéral belge auquel participe activement l’IrSnB, cinq biologistes belges ont embarqué pour cette mission internationale, qui regroupe pas moins de 48 chercheurs venus de 13 pays et 4 continents. Tous ont des spécialités différentes, et tous doivent travailler ensemble afin d’optimiser la récolte des précieux résultats. La connaissance de l’Antarctique est primordiale : ici, comme dans l’Arctique, naissent des courants océaniques profonds et froids qui vont alimenter et oxygéner les fonds de tous les océans du globe. Ces courants déterminent pour une large part le climat de notre planète.
Les changements climatiques actuels se font ressentir plus intensément aux pôles que partout ailleurs. Il est urgent d’acquérir la meilleure connaissance possible de l’état actuel de la biodiversité de cet environnement relativement préservé, afin d’avoir un point de comparaison avec la situation à venir. Quels effets le processus de réchauffement et l’augmentation du rayonnement UVB auront-ils sur la biodiversité ? Des espèces seront-elles éliminées, d’autres envahiront-elles l’Antarctique, pourquoi ? Et quels effets les changements de la biodiversité auront-ils à leur tour sur le fonctionnement des écosystèmes polaires et des écosystèmes voisins ? Comment les connaissances acquises dans l’Antarctique peuvent elles s’appliquer au reste du monde ?
Pour répondre à ces questions de façon irréfutable, nous avons besoin de multiples données, et notre mission doit y contribuer.
4935m… un record de profondeur pour l’équipe de l’IRScNB. Les nasses sont utilisées pour capturer les animaux carnivores des grands fonds qui, bons nageurs, nous échappent généralement. Le succès de l’opération dépend du système de largage acoustique qui équipe la « cage », l’armature cubique à laquelle sont fixées les nasses. A notre signal, le largueur acoustique doit libérer la cage du lest qui la maintient sur le fond. Après quelques essais nous recevons en retour un signal de confirmation : les nasses remontent lentement à la surface, nous les suivons grâce au « Posidonia ». Cette balise spéciale, fixée à la cage, communique acoustiquement avec le navire pour nous donner sa position (longitude, latitude, profondeur) en temps réel. Ceci nous permet de la récupérer, sauf lorsque la surface de la mer est encombrée de glace !
4935m, à cette profondeur, on pense souvent que la vie n’a plus ses droits, qu’il n’y a que d’immenses plaines abyssales désertes. Mais nos nasses sont remplies de centaines de crustacés, amphipodes pour la plupart. Certains nous sont inconnus, présentent des caractéristiques morphologiques inédites, qui nous permettent de retracer leur évolution. Certains sont géants - comparés à leurs cousins des mers tempérées - et atteignent plus de douze centimètres. Les teneurs élevées en oxygène dans leur environnement leur permettent d’atteindre ces grandes tailles. Les individus vivants sont conservés en aquarium dans des containers réfrigérés dans des conditions qui se veulent les plus proches possibles de celles de leur milieu d’origine. Ils feront l’objet de différentes expériences qui nous permettront d’en apprendre beaucoup sur les fondements de la vie dans le milieu extrême des abysses polaires.
Claude De Broyer et Bruno Danis
(depuis la Mer de Weddell, dans l’Antarctique)