Expédition en Arctique - page 4
Une silhouette familière se détache dans l'Adventfjorden. Après avoir terminé la deuxième partie de sa longue mission, le Polarstern a mouillé l'ancre à Longyearbyen pendant la nuit. Nous embarquons l'après-midi sur un zodiac faisant la navette entre le port et le bateau et mettons le pied sur ce navire mythique.
a mission à laquelle nous allons participer est particulière en ce qu'elle est axée autour de l'utilisation du sous-marin téléopéré VICTOR 6000. Ce sous-marin, baptisé VICTOR en l'honneur de l'ethnologue français Paul-Emile Victor, qui a consacré sa vie à l'étude des Pôles, peut descendre jusqu'à 6000 mètres. Parmi les conteneurs qui encombrent le pont de travail, un hangar jaune duquel sortent des rails, attire immédiatement notre attention. A l'intérieur, dans un espace chauffé, repose tranquillement Victor, monstre de technologie, qui nous regarde des multiples yeux ronds de ses caméras. Rectangle massif recouvert d'une carapace jaune constituée de deux flotteurs, il pèse environ 4,6 tonnes et nécessite l'embarquement de 140 tonnes de matériel et de 11 conteneurs, ce qui limite le nombre de bateaux pouvant opérer avec cette merveille technologique. Six moteurs lui permettent de se mouvoir sur un plan dans tous les directions. A l'avant, deux bras articulés, armés d'une pince, peuvent saisir tout objet déposé dans un panier pour faciliter les opérations in situ. De nombreux projecteurs sont braqués vers l'avant et sur les côtés, ainsi que plusieurs caméras dont une permet la prise de photos numériques en haute définition. L'ensemble des données sont transmises vers des calculateurs, abrités dans des globes métalliques, et sont envoyés au poste de commandes situé sur le bateau, via la laisse, long câble jaune qui engaine les fibres optiques et les fils qui transmettent le courant haute tension. Au bout de la laisse, une boîte intermédiaire, le lest dépresseur, est relié directement en surface au treuil, par le même câble renforcé d'acier. Ce dispositif permet de rendre le sous-marin indépendant des secousses brutales qui peuvent être occasionnée par la houle.
La mise à l'eau du sous-marin est une manœuvre délicate qui force l'admiration. Elle est précédée d'une mise à l'eau d'un ascenseur, dispositif simple, constitué d'un cadre enserrant deux larges poubelles en plastic dont le couvercle est modifié pour pouvoir s'ouvrir à la moindre sollicitation ; comme quoi, les objets les plus courants peuvent remplir les fonctions les plus inattendues. L'ascenseur permettra aux divers instruments de mesures de descendre au fond, dans l'attente de Victor qui les récupérera et les mettra en place. En ce qui nous concerne, on pourra y stocker temporairement nos nasses appâtées de harengs avant de les disposer sur le fond, à 2400 mètres de profondeur, pour attirer, nous l'espérons, les amphipodes que nous sommes venus récolter si loin dans le grand Nord. Le cuistot du Polarstern nous a assurés de la qualité de ses poissons (ils ne sont pas frais mes poissons ?) et nous espérons que les amphipodes apprécieront.
Les plongées du sous-marin ont lieu à près de deux miles de la banquise dérivante, exploit technologique qui, il y a trente ans, aurait été inimaginable. Cela rend l'opération d'autant plus délicate que le câble reliant Victor au bateau ne peut en aucun cas être pris dans les glaces. Cette expédition est un exemple remarquable des collaborations internationales qui se mettent en place à l'échelle européenne. Dans le cas présent, elles permettent de combiner deux compétences, la maîtrise de la technologie sous-marine de la France et des navires brise-glace polaires de l'Allemagne.
Il est près de 23 heures et le ciel est clair comme en plein jour, bien que l'intensité lumineuse soit un peu moins forte qu'à midi. A ces latitudes, le soleil ne se couche jamais en été. Les macareux moines, au vol lourd, tournent autour du bateau en nous regardant d'un œil curieux et les guillemots de Brünnich se reposent à la surface, par petits groupes, à distance respectable des fulmars boréaux. Au loin, plusieurs baleines soufflent avant de sonder. La banquise brille à l'horizon. Ce soir, Victor est mis à l'eau. Après s'être éloigné du bateau, le sous-marin s'enfonce dans les flots. Les images filmées tout au long de la distance sont retransmises sur les moniteurs disposés dans les différentes pièces du navire. Le spectacle que nous y découvrirons est magnifique.
Suite la semaine prochaine